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Dallo scontrino allo scontro

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tlm-owner@ehess.fr
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          Le vendredi 13 novembre 2015, par une belle journée d’automne, de celles où les grenades ont un goût frais et sucré, la ville irakienne de Shengal  (qu’on s’obstine à appeler Sinjar en France, alors que ce n’est pas une ville arabe) était reconquise par les Kurdes, qui infligeaient une fois de plus une cuisante défaite à l’État islamique. Dans la brèche ouverte par les bombardements américains de la « coalition », les Kurdes s’engouffraient : milices yazidies de la région de Shengal accompagnées par les camarades de la guérilla kurde du PKK de Turquie, elle aussi composée d’hommes et de femmes, ainsi que pechmergas du Kurdistan irakien.

Dans la région de Shengal – aux confins de l’Irak et de la Syrie – vivent les Kurdes de religion yazidie, victimes au mois d’août 2014 d’un effroyable pogrom.

Si les islamistes avaient choisi de s’en prendre à eux, c’est par un accès de haine purement religieuse. Shengal est une région âpre qui s’étend autour d’une montagne biblique où les Yazidis, pourchassés depuis des siècles par la religion régnante, ont trouvé leur ultime refuge. Beaucoup ont déjà émigré en Allemagne ou en Suède, épuisés par les massacres qui se succèdent sans relâche, mais d’autres se sont armés pour défendre leur sanctuaire avec l’aide des Kurdes de Turquie et de Syrie. Certains Yazidis m’ont même parlé de leur espoir d’un deuxième Israël. La route qui longe le versant sud, reliant Raqqa à Mossoul, et qui vient de tomber, est d’importance stratégique car elle maintient la communication des pôles syriens et irakiens de l’État islamique, mais la montagne et les villages, par contre, n’intéressent personne. Y répandre la mort n’est pas un acte militaire mais religieux. Religieux, c’est beaucoup dire. Pour les Yazidis, l’Islam n’est pas une religion mais ce qu’on appelle aujourd’hui un parti politique, instrument d’une domination destinée à s’exercer sur tous et à nier les récalcitrants.

Les Yazidis, amis des juifs et des chrétiens, pratiquent l'antique religion des Kurdes, un culte mazdéen qui s’est étendu durant des millénaires dans toute la Mésopotamie, jusqu’en Iran, et qui n’a cessé depuis la conquête islamique d’être persécuté, comme l’ont été les chrétiens du Moyen-Orient, sans parler des Arméniens.

Au milieu du mois d’août 2014, les islamistes ont débarqué dans la région de Shengal et se sont livré à une orgie sanguinaire, massacrant tous les hommes qu’ils trouvaient, violant des milliers de femmes de tous âges, les emmenant à Mossoul pour les vendre aux enchères. Pour les islamistes, une femme violée dix fois est automatiquement convertie. Le viol est une arme de la foi.

Vous vous rappelez certainement de ces jours, nous avons tous tremblé, et ce moment a été celui du réveil pour la communauté internationale. Dans quelques semaines, tout sera fini, l’État islamique sera écrasé en Syrie, et ses militants gagneront l’Europe par la Turquie, qui les a nourris de son lait.

Le vendredi 13 novembre 2015, le jour-même de la libération de Shengal, un massacre aveugle était perpétré à Paris par des gens qu’animent la même haine, un massacre ressemblant en tous points à celui qui a frappé la ville kurde syrienne de Kobanê cet été.

Shengal, Kobanê et Paris sont des villes sœurs. Mais Paris est la moins meurtrie, de loin.

Cette coïncidence doit nous inciter à tourner nos regards vers le Moyen-Orient. 

Que pensent nos amis les Kurdes de Syrie et de Shengal de ce qui vient de se passer à Paris ?

Ils ne sont pas étonnés. Ils ont vu pire. Depuis des années, les attentats suicides fleurissent et depuis des siècles, c’est la même chose, la soumission, la répression impitoyable de l’existence kurde. Cependant, rien de ce qu’ils disent – avec l’absence d’exaltation qui est la leur mais la lucidité d’un vieux peuple dont l’esprit de résistance est singulier – ne peut être rapporté ici, sous peine de froisser nos âmes douillettes. Ceux d’entre nous qui ne comprennent pas de quoi il s’agit pourrons peut-être tirer les leçons d’un enseignement dispensé désormais gratuitement à la terrasse des cafés.

Alors je dirai seulement ce que j’ai vu.

J’ai vu cette ville profanée, ces maisons saccagées, ces gens qui ont laissé derrière eux tout espoir et qui me montrent des photos de leurs sœurs et de leurs filles disparues.

Et au milieu de tout ce que j’ai vu, une scène restera à jamais gravée dans ma mémoire. Le samedi 14 novembre au soir, lendemain de la libération de Shengal, sous un ciel de cendre, dans la rue chaotique du marché de la vieille ville où pourrissaient déjà les chiens écrasés par les bombardements et quelques cadavres de militants islamiques, j’ai vu un homme seul montrer aux soldats qui passaient – les civils n’étant pas encore revenus dans la ville – un livre qu’il venait de sortir des flammes et dont on dit qu’il prône la paix et l’amour. Et à chacun tour à tour, avec une douce obligeance et en insistant poliment, cet homme disait en tournant les pages noircies que c’était à cause de ce livre que ceux qui venaient d’être chassés s’étaient livrés à la joie des massacres où il avait perdu les siens. Ce soir-là, il pouvait enfin le dire sans crainte.

Que pensent les Kurdes de Syrie et de Shengal de ce qui vient de se passer à Paris ? Et nous, que pensons-nous de notre liberté ?

   

Stéphane Breton, le 15 novembre 2015 à Shengal.